En béarnais, comme dans d’autres parlers gascons des Pyrénées) existe le mot gau (s.f.) qui signifie canal. Localement, il signifie ou signifiait aussi rivière (ALGc p.233) Le mot revêt également la forme agau (s.f.), particulièrement abondante dans la toponymie bigourdane. Cette "agau" forme a conduit un peu rapidement à considérer que gau dérivait d’agau par aphérèse et, très logiquement, il a été admis que l’étymon de « agau » était « aquale » (Coromines, El parlar de la Vall p.267 ). Affaire classée ? Pas si sûr. En effet, cette hypothèse pose un gros problème qui n’a pas été du tout perçu. Elle laisse sans étymon une série de mots comme galet, galèr, galut, etc. Je cite Coromines : Más razonable sería, en vista del bearn. galè «canal étroit, conduit, gorge resserrée, passage étroit», galet «goulot, tuyau... gorge», galut (Gers gaüt) «gorge, gosier; tuyau, canal étroit», y especialmente agalè, agoalè «sillon, petit canal d’écoulement; rigole; évier», derivar de AQUA, o de su derivado AQUALE, pero la generalidad de la pérdida irregular de la A- y de la -U- me hace dudar mucho de esta etimología (D.C.E.C.H volume G-Ma p.25).
C’est en effet LE problème et cela aurait du suffire à remettre en cause le schéma simpliste de la dérivation agau (forme régulière) > gau (forme irrégulière). S’il est concevable que agau dérive de aquale, on ne peut pas admettre cet étymon pour ces mots comme galet, galèr, galut…. Cette série nous suggère, au contraire, que c’est bien gau la forme régulière et agau la forme anormale. Era gau > er’agau >agau. D’ailleurs aqualis est bien reorésenté en gascon sous la forme aig(ü)au. Si l’adjectif est tombé en désuétude, le mot est toujours présent dans le lexique moderne sous forme de substantif masculin avec les significations d’étendue d’eau et de terrain inondé, comme en catalan aigüal (s.m. id.). Ces substantifs ne signifient en aucune façon canal. Aig(ü)au s.m. n’est agau (s.f.) !
Si i l’étymon de gau qui signifie canal, rigole, n’est pas "aquale", alors quel peut-il être ? Il n’est pas difficile d'imaginer que celà puisse être "canalis".
On s'attend, en effet, à ce qu'en gascon, le cognat de notre mot canal /chenal ne présente pas de nasale intervocalique. La perte régulière de cette nasale simple en position intervocalique est un trait partagé par le gascon avec le galaïco-portugais. Ce dernier connait le doublon "caal" (forme propre) et "canal" (forme restituée), la première forme sans nasale étant la normale en galicien standardisé tandis que le portugais standard n'a incorporé que la forme restituée. Le mot "gau" , dont la signification première est "canal", apparait par lui-même comme un très bon candidat pour représenter canalis sous une forme typiquement gasconne: canale (s.f.) > ca(n)au (s.f.) > cau (s.f.) > gau (s.f.)
En gascon, "canau" (canal, rigole) fait partie du léxique commun à tous les parlers. "Gau" est exclusivement pyrénéen. Et en regardant d’un peu plus près on s’aperçoit que la forme cau n’a pas disparu. En béarnais, les mots coexistent mais n'ont pas le même sens. "Cau" (s.f.) désigne un ravin, un défilé entre deux hauteurs, un vallon. « gau » a la signification de "rigole". En plus de "cau", on trouve les formes caua (ag caue) et caube (ag caube), qui s’expliquent par le fait que la terminaison -au n’est pas ressentie comme féminine en gascon contemporain (sauf en aranais), d’où la tentative de reconstruction. La confusion avec cavus /a (en gascon cau /caua ou cava (ag caue ou cabe) est manifeste.
En gascon des vallées de Luz, de Barèges et de Gavarnie, le seul mot canau (s.f.) combine les deux significations : rigole mais aussi ravin profond et en toponymie, il s’applique en effet à une gorge, un défilé (cf canàou, dic. Massourre). Ce n’est pas un hydronyme en soit. Dans cette même variété de gascon, canau co-éxiste avec cau (càou selon la graphie de JL Massoure), un substantif féminin, qui désigne une dépression plus ou moins large. Là encore, on note que le mot cau n’a pas la signification de rigole, c’est canau qui l’a et on note à nouveau une confusion avec cavus-a. Néanmoins, le fait que ce substantif « cau » soit féminin suggère que l’étymon est bien canalis.
Le gascon landais a généralisé la forme canau, mais la forme cau (s.f.) y subsiste très localement. Selon l’abbé Vincent Foix, cau (ag caù dans sa graphie) a cette définition à Pontonx : `1- bas-fonds dans lequel se réunissent et coulent les eaux des fonds supérieurs et qui forment comme une cuvette 2- Espace vide et creux que les vignerons établissent entre les sillons afin de faciliter l’écoulement des eaux.
Et de nous donner cet idiotisme « ha le caù « (ag har le cau, le est l’article défini de genre féminin en gascon noir des Landes) : relever les terres semées en maïs pour chausser la tige et faciliter ainsi un sentier qui sert d’écoulement aux eaux. On voit donc que, dans les Landes où le mot gau n’est pas connu, le mot cau a pu garder sa signification de rigole, là où il n’a pas disparu..
Je rapporte au mot "gau" les dérivés affixés "galet" et "galeta". Le mot catalan "canaleta" qui désigne le petit tuyau de canalisation à la sortie de la fontaine facilitant la récupération de l’eau, se retrouve en gascon pyrénéen sous deux formes: "canaleta " (canaléto DIC Massourre et "galeta (var. agaleta, cf.agau) en concurrence avec canet, lat. canna). "Canaleta" , "galeta", on a très affaire à deux allophones du même mot. "Galeta" est de phonétique populaire pyrénéo-gasconne. "Canaleta" est la forme restituée, conforme à celle en usage dans les langues romanes voisines (c'est "canaleta" en navarro-aragonais, en catalan et en castillan).
Evidemment, ’il y a pu avoir influx d’aig(u)a var aga dans la mutation de l’occlusive ayant conduit à gau var. agau.. Mais, comme le souligne Coromines, galet et galèr et galut var. gaút sont des formes générales avec peu d’exceptions. Je reste donc sur le schéma canale > cau > gau > galet -a, galèr -a, galut, galuc etc. Si gau lui-même s’est cantonné dans les Pyrénées, en concurrence avec canau et cau, ses dérivés affixés galet- a, galèr, galut se retrouve ailleurs dans le domaine gascon et galet-a a voyagé bien au-delà du domaine gascon sous une forme adaptée ibéro-romane. On y reviendra plus loin.
En béarnais, selon Palay, le mot galet signifie goulot, tuyau, tube pour souffler l'air destiné à raviver le feu, entonnoir, creux formé par les eaux bouillonnantes, calice de fleur et défilé entre deux collines. Le mot s'applique aussi au passage étroit qui va de la bouche à la trachée et à l’œsophage, si bien que galet est aussi synonyme de gorge dans un style « plaisant». On retrouve dans la définition de « défilé entre deux hauteurs » la signification qu’a le mot « canau dans le gascon de J.L. Massourre et aussi celui prété au mot « cau »(s.f.) en béarnais(< canalis). En aranais, galet a le sens de jet de liquide. Au féminin, galeta (ag galéte) désigne une sorte de cannelle d’une source, d’un filet d’eau. Dans le gascon de JL Massourre, agalet (ag agualét) signifie entonnoir et désigne aussi un tuyau de bois placé à la sortie d’une très petite source pour en maitriser l’écoulement. Il peut bien évidemment dériver d’aga (ago, eau dans le gascon local ), comme le suggère J.L. Massourre ; alternativement, il peut dériver de la forme agau (canalis) par affixation. Autrement dit, agalet est à galet ce que agau est à gau. On y trouve aussi la forme culte canaleta (canaléto) : tuyau de fontaine ou tuyau en bois séparé en deux longitudinalement, on met l’une des moitiés dans l’œil de la source afin de faciliter la prise d’eau (Dic Massourre). Le mot « canaléto » n’est pas dans Palay.
Galet sous une forme sur-affixée (galeton, ag galetoû) signifie burette ; petit entonnoir, petit creux en béarnais. C’est le même mot qu’on emploie pour désigner la burette et le fabricant de burette. La signification de burette (fiole à deux goulots spécialisé, celui pour le remplissage, c’est lui qui porte le bouchon, l’autre prolongé par un col recourbé sert à verser le liquide sous forme d’un petit jet) va nous intéresser particulièrement.
Les avatars des mots gascons galet -a en catalan, aragonais et castillan.
En catalan, galet existe sous deux formes : galet et gallet, ce deuxième par attraction probable de gall (gallus). La signification du mot galet en catalan standard est « broc petit d’un càntir, un porró,per on, en inclinar convenientment l’atuell, brolla el líquid formant un raig prim.
Autrement dit, c’est le goulot adapté d’une cruche ou du « pourroû » permettant d’obtenir un petit jet en versant le liquide. En parler de Sopeira (Ribagorce, Aragon) le mot galet a le sens de canelle de fontaine (galeta en gascon) tandis qu’à Morella en Pays Valencien, galet désigne la glotte (cf. gallete et galillo ebn espagnol, on y reviendra). Glotte à part, on reste dans le cadre de la définition du mot galet en gascon. Il n’y a pas d’étymon bien convaincant pour expliquer le mot en catalan et pour cause, le mot est en fait de construction gasconne. En gascon, la nasale simple en position intervocalique du mot latin est perdue, ce n’est pas le cas en catalan. Galet est le cognat gascon de canalet.
Donc en catalan, on retrouve le mot galet sous cette forme, on la trouve aussi sous la forme gallet, avec le même sens. En espagnol on trouve le mot gallete qiui a la signification de gorge (anatomique) (esp. garganta), il signifie aussi glotte (esp. úvula) et on le retrouve dans le syntagme beber a gallete à comparer avec le bénasquais et en catalan (beure a galet),. ainsi qu’en gascon béver (béue /bébe) a galet. L’expression est un gasconisme. Ce mot gallete a du être à l’origine, par dégression illégitime, des mots aragonais gallé et gallo. Gallé signifie gorge dans le sens anatomique, mais aussi glotte ; gallo signifie glotte. De gallo ont été dérivés gallillo, galillo. . En aragonais, galillo var gallillo peut désigner la glotte ou, localement, la pomme d’Adam. En espagnol, galillo) désigne la glotte tandis que la définition du mot bénasquais galillo est : pasaje estrecho que comunica la boca con la tràquea y con el esófago (dictionnaire bénasquais-castillan). C’est une très bonne définition de la signification anatomique du mot « galet ». je rappelle que le mot galet lui-même a la signification de glotte dans le parler valencien de Morella, selon le DVCB. A cette série on peut ajouter agalla qui signifie amygdale, à l’origine probablement une forme féminine de gallo , galla, devenue agalla par attraction du même mot qui signifie galle des plantes : agalla (latin galla). Glotte, amygdale, pomme d’Adam, le seul point commun des trois , c’est «évidemment la localisation dans la gorge. On voit que la forme gasconne du mot canalis est devenu en lui-même un étymon en ibéro-roman, ici, dans le registre anatomique.
En résumé (gascon) gau > galet >(catalan) galet, gallet> (aragonais et/ou castillan) gallete > (dégression aragonaise) gallé, gallo>gallillo, galillo et gallo >galla >agalla. Il est aussi possible que le mot aragonais gallé ne dérive pas de la dégression de gallete mais représente plutôt directement le mot béarnais galèr (galè : canal étroit, conduit, chenal, cheneau, gorge resserrée, passage étroit, selon Palay). On reste de toute façon avec des mots dérivés de formes gasconnes affixées du mot gascon gau.
Pour compléter cette liste de mots aragonais d’étymon canalis version gasconne (et dans un tout autre régistre sémantique, je pense pouvoir y ajouter « galacho » dont la signification première en aragonais est creux de ravinage provoqué par l’eau (Coromines (D.C.E.C.H volume G-Ma p.25. Je remarque que cette signification est bien acceptée par le mot galet : creux formé par des eaux tourbillonantes (cf. Palay). Une signification plus spécialisée de galacho en aragonais (passée à l’espagnol) concerne les parlers de vallée de l’Ebre : méandre mort de l’Ebre. Le mot est également connu en catalan du delta de l’Ebre mais il y a une tout autre signification puisque la définition du mot galatxo est « canal natural o braç de riu entre una isla i la terra ferma » . D.G.L.C.. La définition catalane rappelle celle de gau qui signifie canal mais aussi rivière. Là encore, on peut retrouver le radical gal qui correspond à canalis, affublé ici d’un suffixe augmentatif bien commun -acho. Une hypothèse alternative est celle de Coromines qui propose comme étymon de galacho le mot arabe khalij qui signifie bras de rivière. Je pense, quant à moi, que dans ce cas-ci comme dans les précédents, on a affaire à une forme naturalisée du mot gascon gau ou d’un de ses dérivés affixés..
Au feminin, on y trouve aussi le mot galleta qui avait spécifiquement la signification de burette encore en espagnol du 18eme siècle : Galleta: Un género de cántaro de cobre pequeño y manual, con un caño torcido para echar el liqüor que contiene, de que suelen usar algunas Religiones en el Refectório para echar el vino. Dic. de las Autoridades, 1734.
La définition contemporaine du mot espagnol galleta est un peu plus générale et plus séculière mais la galletta reste toujours une sorte de fiole avec un « galet » recourbé qu’on utilise pour le vin, les liqueurs etc (cf. galleta, DRAE). En portugais contemporain galheta est le mot qui traduit exactement le mot français « burette. . la forme qu’a le mot en espagnol et en portugais ) suggère fortement que le mot gascon à l’époque de son voyage était bien galeta. Ce serait l’homonymie avec le mot gascon pour dire galette qui aurait favorisé la forme suraffixée galeton.
On retrouve notre mot en aragonais mais là le mot galleta avec une autre signification : il désigne un récipient pour liquide du genre seau. Il s’agit très probablement du même mot mais la signification a dérivé. Si gallete a conduit à la création des mots gallé (gorge, glotte) et gallo (glotte) par dégression, il apparait que galleta a conduit, par une tout aussi fausse dégression au même gallo à qui on a prêté la signification de « jet de liquide ». Jet de liquide, c’est aussi la signification du mot galet en aranais (domaine gascon). On voit que du concept de fiole qui produit un jet de liquide grâce à son « galet » on est passé à celui de récipient destiné à recevoir un liquide. Cette dérive de signification semble une invention navarro-aragonaise. Elle est inconnue en gascon et en castillan. En revanche, on trouve le mot en catalan avec ce sens sous la forme galleda, autrefois (et encore de nos jours dialectalement): galleta.
A titre d’anecdote, on constatera qu’en espagnol biscuit se dit galleta (du fr. galette ou du gascon galeta, id.) tandis que biscuit en aragonais se dit…gallina. On a là un autre exemple de naturalisation par changement d’affixe…et/ou pas confusion d’étymon.
En tout cas, le mot galleta, avec ce sens de récipient à liquide, le mot a voyagé hors du domaine de la péninsule : langue d’oil, langues de la péninsule italiques, francique bas-allemand de Franconie, haut-allemand allemanique, bavarois. roumain, langues slaves, langue baltique…Le mot a eu une expansion importante, relativement ancienne (le mot est déjà attesté dans les dialectes allemands au Xième siècle. J’imagine que le succès de la diffusion du mot galleta est du à trois facteurs. D’abord le mot roman a été emprunté par le latin, langue « universelle » au moyen-âge dans le monde chrétien. Ensuite, il faisait partie du vocabulaire monastique et a du se répandre de concert avec l’essaimage de ces communautés. Enfin ce mot est associé, même si non exclusivement, au vin. Il faut se souvenir que c’’était les moines qui pratiquaient la viticulture et les récipients servant au transport et au stockage du vin ont gardé le nom. Le vin a voyagé dabs des outres dont le nom la tin était galleta. Le mot a du naturellement bénéficié des routes du commerce vinicole pour son expansion.